| L’AGRICULTURE DE DEMAIN |

Comment promouvoir l’agriculture auprès des jeunes ? Comment les générations à venir trouveront-elles le désir de s’y investir ? Et est-ce l’agriculture familiale ou l’agriculture industrielle qui les intéressera ?

Le rôle des jeunes dans les agricultures familiales

Quand on parle de l’avenir de la jeunesse dans l’agriculture familiale, on aborde des réalités différentes au Nord et au Sud.

Au Nord, les fermes, de moins en moins nombreuses, subissent une pression permanente. La transmission d’une ferme à la descendance est extrêmement compliquée. Des jeunes agriculteurs tentent de résister et restent passionnés par leur métier. Simultanément, d’autres jeunes, appelés les Nimaculteurs (suivant un néologisme qui décrit des personnes qui sont essentiellement « Non-issues- du-monde-agricole ») se lancent dans la profession en aspirant revenir à une vie rurale familiale de proximité.

Au Sud, les agricultures familiales n’ont jamais cessé d’être la réalité principale de la société. La majorité des jeunes y sont nés et y ont grandi. Mais l’agriculture ne fait pas rêver. L’accès aux terres est très limité. Les revenus de l’agriculture familiale ne permettent pas de se nourrir décemment. Les économies nationales restent principalement orientées vers l’exportation de ressources naturelles non transformées, qui ne génèrent quasi aucune retombée positive pour les paysanneries locales. En conséquence, bien qu’elles offrent très peu d’opportunités, les banlieues des grandes villes sont confrontées à une arrivée massive des jeunes.

Sur le continent africain, où plus de 60 % de la population est âgée de moins de 25 ans, la pression démographique requerrait un grand nombre d’ouvertures sur le marché du travail, de manière à absorber le nombre croissant de jeunes en recherche d’emploi. Cependant, d’après les statistiques des Nations unies qui prévoient que la population en Afrique sub-saharienne aura doublé d’ici à 2050, le marché du travail dans le secteur non-agricole et en milieu urbain ne sera probablement pas en mesure de procurer de l’emploi décent à la majorité de la population active.

Face à ces constats, les organisations paysannes africaines prônent une transformation des agricultures familiales. Il s’agit de les rendre plus attractives en prouvant leur potentiel économique. Certaines institutions, telles que la Banque mondiale, préconisent par contre une transformation industrielle du monde rural africain, suivant un modèle orienté autour du développement d’agropoles et de pôles de croissance 1, combinant généralement des investissements publics et privés.

C’est donc là que se situe le coeur du débat : est-ce une transformation industrielle ou une transformation familiale des agricultures qui réussira à attirer une main-d’oeuvre jeune et abondante ? Les paysannes et les paysans pourront-ils décider des stratégies à suivre pour attirer la jeunesse ? Fera-ton confiance à leur savoir autant qu’aux technologies ?

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Les limites du discours sur les jeunes

Face aux constats alarmants, le rôle de la jeunesse dans le secteur agricole est devenu un sujet central qui anime les cénacles internationaux. Mais le discours utilisé s’avère très univoque. Il met l’emphase sur les pratiques ayant pour but de « motiver » les jeunes, notamment par le processus de digitalisation. En septembre 2019, au cours du 57e Brussels Development Briefing 2 intitulé « Investing in smallholder agriculture for food security and nutrition », l’assertion principale était favorable à l’agrobusiness. Ce secteur nécessite qu’une « jeunesse motivée » reprenne le flambeau en devenant agriculteurs et que les politiques d’aide au développement « se focalisent sur les avancées technologiques et digitales de manière à éveiller l’intérêt des agriculteur.trices en devenir ». Les documents sur le Sahel du dernier G7 à Biarritz (août 2019) défendent la même approche de « promotion de l’innovation dans les systèmes alimentaires durables, y compris les outils pour encourager l’esprit d’entrepreneuriat des jeunes, les start-ups et l’utilisation des NTIC »3.

« La jeunesse » est considérée comme une ressource économique sous-exploitée.

Il y a cependant un problème dans cette narration qui prévaut au sein de la communauté internationale et qui, par conséquent, influence directement les politiques d’aide au développement. En effet, il semble que les institutions en charge des financements se basent uniquement sur une vision simplifiée de la jeunesse et que les politiques qui en découlent ne soient pas cohérentes avec les réalités sur le terrain.

Le paradigme du « Youth Agripreneur » prédomine dans le discours officiel et englobe des stéréotypes attribués aux jeunes dans le secteur agricole. D’après une recherche 4 menée par les professeurs James Sumberg et Stephen Hunt (2019), les discours utilisés, ainsi que les clichés, images et le langage adoptés par la communauté internationale en référence « aux jeunes » s’inscrivent dans le domaine des « smart economics » et permettent l’instrumentalisation des politiques et programmes mis en place, sans pour autant se baser sur des données empiriques. Le domaine des « smart economics » est une approche utilisée par des agences gouvernementales et autres institutions qui définit « les jeunes » comme étant un vecteur de la croissance économique, et qui défend par conséquent les politiques visant à soutenir « la jeunesse » considérée comme une ressource économique sous-exploitée. Cette simplification, fondée sur des hypothèses, aurait pour conséquence de mener à la mise en oeuvre de politiques inadéquates et incohérentes, qui correspondent peu à la réalité du terrain et aux besoins des jeunes. La notion de jeunesse africaine, tout comme la notion d’entrepreneuriat qui y est liée semblent bien plus le résultat d’une répétition incantatoire au sein des cénacles internationaux qu’une réalité constatée sur le terrain.

Il serait donc primordial de prendre en compte les différences de contextes au niveau local lors de la mise en pratique des politiques d’aide au développement, pour éviter d’homogénéiser « la jeunesse » dans le but de vulgariser ce terme englobant pourtant une myriade d’acteurs, jeunes, certes, mais surtout très diversifiés, avec des aspirations, des contextes et des aptitudes différentes.

La stabilité des uns pour le bénéfice des autres

L’un des derniers rapports en date véhiculant cette approche simplificatrice a été publié en 2018 par un puissant think tank étasunien, le Chicago Council on Global Affairs 5, dont certains contributeurs ne sont autres que Cargill, Syngenta et McDonald’s… L’ensemble du discours au demeurant favorable à l’agriculture y est orienté par un souci de stabilité et de sécurité du territoire des États-Unis. D’autres cénacles, européens, chinois, etc. pourraient tenir des propos similaires. Il vaut la peine d’en citer quelques phrases pour bien prendre la mesure du discours tenu :

« (…) L’élargissement des possibilités offertes aux jeunes favorisera la stabilité sociale et la paix dans les régions où les États-Unis ont des intérêts économiques et sécuritaires. Les jeunes qui manquent d’opportunités économiques convaincantes pour sortir de la pauvreté sont plus susceptibles de participer à l’extrémisme, à la criminalité et aux troubles sociaux, qui peuvent également être des moteurs puissants de la migration rurale-urbaine et internationale. Un secteur agricole transformé augmentera les opportunités économiques pour les jeunes et contribuera à atténuer la crise migratoire mondiale, minimisera le recrutement dans des organisations terroristes et criminelles qui menacent la sécurité nationale et mondiale, et favorisera la sécurité alimentaire et la stabilité sociale dans des régions politiquement précaires (…)

(…) Les jeunes des pays à bas et moyens revenus représentent un marché d’avenir important pour les biens et services américains. D’ici 2050, environ 2,2 milliards de personnes, soit 23 % de la population mondiale, devraient se trouver en Afrique subsaharienne et 2,4 milliards supplémentaires en Asie du Sud. Une croissance économique rapide élargit progressivement la classe moyenne et augmente le pouvoir d’achat des consommateurs de ces régions. Le nombre considérable de personnes, ainsi que la hausse des revenus, font de ces régions des marchés attractifs pour les entreprises américaines. La croissance continue de ces marchés dépendra toutefois de la possibilité d’étendre les opportunités économiques pour le nombre croissant de jeunes afin de permettre à beaucoup de rejoindre les rangs de la classe moyenne. Comme la plupart de ces économies restent agraires, un secteur agricole et alimentaire (agroalimentaire) en plein essor pourrait accroître les revenus, élargir les perspectives économiques des jeunes et générer une demande de biens et de services américains.

(…) L’investissement dans les jeunes des pays à revenu intermédiaire peut créer une affinité pour les valeurs, les institutions et les entreprises américaines, se traduisant par une influence politique et des opportunités économiques à long terme. Le pouvoir et l’influence des États-Unis dans les affaires mondiales ne dépendent pas seulement de leur puissance militaire, mais également du «soft power», notamment des vies qu’ils inspirent et transforment au travers de programmes d’aide au développement, d’échanges culturels et d’investissements privés américains. En tant que dirigeants de demain, les jeunes sont essentiels au développement de leurs pays et à leurs relations futures avec les États-Unis. »

Il est essentiel de reconnaître que ce sont les agriculteurs et agricultrices d’aujourd’hui qui possèdent le savoir.

Il est essentiel de reconnaître que ce sont les agriculteurs et agricultrices d’aujourd’hui qui possèdent le savoir.

La jeunesse rurale

Aujourd'hui 65% de la jeunesse rurale de 15 à 24 ans (inclus), vit en Asie et 20% vit en Afrique, mais la part de l'Afrique va augmenter jusque 37% d'ici 2050, tandis que l'Asie descendra à 50%

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Expérimenter, adapter, adopter

Il est nécessaire pour les organisations non gouvernementales (ONG) et les organisations paysannes (OP) de bien prendre en considération l’existence de ces discours totalement orientés en fonction des intérêts de puissances telles que la Chine, l’Europe et les USA, etc. Des financements auxquels les organisations de la société civile (OSC) et les OP peuvent prétendre sont rendus disponibles par ces motifs idéologiques, économiques et stratégiques. Il s’agit d’en avoir conscience. Cela ne doit pourtant pas empêcher les OSC et les OP de s’interroger sur les façons de réfléchir au rôle de la jeunesse et à la relève au sein des exploitations agricoles familiales.

Comment valoriser le statut d’agriculteur et surtout, comment promouvoir ce statut auprès des jeunes ? La réponse de la communauté internationale est simple : « en utilisant la technologie ». Selon Sumberg et Hunt, il ne suffit pourtant pas d’adopter une nouvelle technologie. La conception du changement technologique rapide et pour ainsi dire « miraculeux » n’inclut pas les phases d’expérimentation, d’adaptation, d’adoption complète et partielle. D’après Jan Douwe Van der Ploeg, spécialiste des dynamiques de développement rural à l’université de Wageningen, « l’idée même de moderniser l’agriculture pour infiltrer plus de capital dans le système par le processus de mécanisation est erronée (…) La réalité des agriculteurs qui participent aujourd’hui à soutenir nos systèmes alimentaires n’est donc que peu prise en compte. Les dynamiques actuelles s’inscrivent de facto dans un scenario de fuite en avant, c’est-à-dire qu’elles s’appuient aveuglement sur le pouvoir de la science et de la technologie comme solutions potentielles aux vicissitudes d’ampleur mondiale, sans raisonner sur les problèmes structurels de fond. » 6 Pour les OP et les ONG, il ne s’agirait donc pas uniquement d’investir dans un nouveau modèle technologique. Comme le rappelle Philippe Baret, doyen de la Faculté de bioingénieurs à l’UCLouvain, « Il est essentiel de reconnaitre que ce sont les agriculteurs et agricultrices d’aujourd’hui qui possèdent les savoirs et le courage pour construire les agricultures de demain ».7 C’est donc en s’appuyant prioritairement sur ces savoirs, en les valorisant et, lorsque cela en vaut la peine, en les métissant avec des technologies modernes adaptées aux réalités des petits paysans, que les générations à venir retrouveront le désir de s’investir dans le secteur agricole.

Rédaction : SOS Faim

1 Les pôles de croissance sont des investissements simultanés et coordonnés pour soutenir l’industrialisation autonome dans un pays. Ils combinent généralement des investissements publics et privés. Le continent africain a vu émerger 36 pôles de croissance agricole. Plus d’une douzaine d’agropoles ont été établies, entre autres au Cameroun, en République démocratique du Congo, au Gabon en Côte d’Ivoire, etc.

2 Plateforme d’échange permettant de débattre des questions du développement, organisée par le CTA, la Commission Européenne et le Secrétariat ACP. Le 57e Brussels Development Briefing a eu lieu le 11 septembre 2019.

3 Cadre du G7 pour la création d’emplois décents pour les jeunes ruraux au Sahel. G7 Biarritz 2019. https://www.elysee.fr/admin/upload/default/0001/05/be0f219a-80d8846ad48d124293d-00b2579e5159c.pdf

4 Sumberg, J. and Hunt, S. (2019). Are African rural youth innovative? Claims, evidence and implications. Journal of Rural Studies, [online] 69, pp.130-136. Available at: https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S074301671831266X

5 Kwame Yeboah, F. (2018). Youth for Growth: Transforming Economies through Agriculture. [online] Chicago Council on Global Affairs. Available at: https://www.thechicagocouncil.org/publication/youth-growth-transforming-economies-through-agriculture

6 Ploeg, J.D. van der, « Unfolding Webs, the dynamics of regional rural development », Uitgever: Gorcum b.v., Koninklijke Van, 2008.

7 Investir les champs de la politique et du savoir, un article de Philippe Baret, Défis Sud, édition annuelle 2019.

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