FR
ES
EN

L’agenda de transformation défendu par les experts du HLPE demanderait des changements fondamentaux de priorités politiques ainsi qu’une redéfinition des rôles du secteur public, du secteur privé et de la société civile dans la gouvernance des systèmes alimentaires, à tous les niveaux. Mais y a-t-il une impulsion politique pour s’engager dans cette direction ?

Un début de changement politique

Au niveau international, une grande première aura lieu en 2021 avec le Sommet sur les Systèmes alimentaires. Cette initiative des Nations unies vise à intégrer les avantages d’une approche de l’alimentation par les systèmes alimentaires, pour lutter contre les différents dysfonctionnements actuels. Ce sommet ambitionne d’obtenir des engagements mondiaux pour transformer les systèmes alimentaires et ainsi résoudre non seulement la faim, mais aussi guérir la planète. Il rassemblera des dirigeants de toutes les régions du monde et provenant de différents secteurs. Héritière des précédents sommets sur l’alimentation mondiale, cette rencontre est de bon augure et pourrait être un tremplin pour accélérer la création de systèmes alimentaires plus inclusifs et plus durables. Cependant, des inquiétudes se dessinent d’ores et déjà sur les ambitions transformatrices de ce sommet. En effet, le partenariat stratégique de l’ONU avec le Forum économique mondial (FEM) ainsi que la nomination d’Agnès Kalibata en tant qu’Envoyée spéciale de l’ONU pour le Sommet sur les systèmes alimentaires, alors que cette dernière est présidente de l’Alliance pour une Révolution verte en Afrique (AGRA), présentent d’évidents conflits d’intérêts au regard de l’objectif annoncé par le sommet. D’une part, l’accord avec le FEM donnera un poids important aux entreprises transnationales, dont certaines sont à l’origine ou ont aggravé les crises que nous connaissons actuellement. D’autre part, la nomination de la présidente d’AGRA donne résolument un ton de pro-« business as usual » à ce sommet. En effet, l’AGRA, dont les accointances avec les intérêts agro-industriels sont régulièrement dénoncées, s’est donné pour principal objectif de moderniser l’agriculture africaine afin d’augmenter son rendement et par ce biais les revenus des agriculteurs, en se reposant sur une combinaison de semences améliorées et d’OGM, d’engrais azotés, de pesticides de synthèse et d’accès financier facilité. Ces objectifs, qui ont d’ailleurs largement échoué selon une étude récente 19 , sont en contradiction avec les réflexions sur les systèmes alimentaires, qui invitent à dépasser une vision basée uniquement sur l’augmentation de la productivité agricole et à considérer des éléments de durabilité à tous les échelons des chaînes d’approvisionnement alimentaire. Espérons tout de même que cette rencontre intégrera à leur juste place les représentants des agricultures familiales et des personnes les plus touchées par la malnutrition et qu’elle permettra de dynamiser l’engagement mondial des différents acteurs pour faire évoluer les systèmes alimentaires.

Une autre initiative politique intéressante à mentionner est la nouvelle stratégie de la Commission européenne «De la fourche à la fourchette ». Elle aborde l’alimentation de manière systémique et vise à améliorer la durabilité des chaînes d’approvisionnement alimentaire européennes. Cette ambition entre cependant déjà en friction avec les puissants portefeuilles européens que sont la Politique agricole commune et la Politique commerciale. À l’heure actuelle, on peine à voir comment cette stratégie pourra s’articuler avec ces deux importantes politiques européennes, ce qui risque de créer de grandes incohérences.

Par ces deux exemples, on voit donc que la nécessaire vision systémique de l’alimentation commence à être transposée dans l’agenda politique, mais que la transformation radicale vers des systèmes alimentaires durables sera un long chemin parsemé d’embûches. Chemin qui, au-delà des considérations techniques et conceptuelles qu’impose une vision systémique, est avant tout un arbitrage politique : jusqu’où sommes-nous prêts à bouleverser les priorités politiques et les intérêts en place pour faire respecter le droit à l’alimentation et préserver les écosystèmes ?

19 Wise, 2020, Failing Africa’s Farmers: An Impact Assessment of the Alliance for a Green Revolution in Africa, Global Development and Environment Institute, Tufts University.

icon Télécharger le baromètre 2020