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| Interview |

Sybille Mertens est docteur en sciences économiques. Chargée de cours à HEC-Liège (Université de Liège). Titulaire de la Chaire Cera en Entrepreneuriat social et coopératif.

Entretien avec Sybille Mertens

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Que révèlent les événements de 2020, dominés par la pandémie du Covid-19, sur les futurs possibles des systèmes alimentaires ?

La crise du Covid-19 a rendu les circuits-courts pertinents aux yeux des gens. Les circuits traditionnels, avec leurs files d’attentes et leur éloignement du domicile ont été considérés comme des zones plus dangereuses : les gens ont voulu se raccrocher à ce qui est proche, aux commerçants qu’ils connaissent. Ils ont eu le sentiment de soutenir leur voisin agriculteur, le vendeur local.

En second lieu, en tant qu’économiste et vu les volumes générés par l’agroalimentaire, j’ai toujours cru qu’un marché mondialisé permettrait une coordination à grande échelle, qu’une gestion des flux se ferait de façon assez naturelle en fonction des besoins dans telle ou telle partie du globe. Mais on a vu que ce n’était pas le cas. L’exemple des masques montre bien qu’en cas de rupture d’approvisionnement la solidarité mondiale est inexistante. On pourrait croire au moins à une solidarité interrégionale mais non… Le message est devenu clair : si demain il y a une rupture de stock sur le blé, ne compte pas sur le blé étranger pour te nourrir. Troisièmement, une régulation publique forte est possible. Quand on a dit aux gens de rester chez eux, je me suis dit : « c’est n’importe quoi, les gens ne vont pas respecter ça… ». Et bien si ! Même s’ils risquaient de perde leur emploi. Il y a donc des choix publics qui peuvent être faits. Mais la crise n’a peut-être pas été suffisamment longue et intense jusqu’ici en vue d’un ancrage de ces habitudes. Quand il y a des prises de conscience, il faut les traduire rapidement en action sous peine d’un retour en arrière : poursuivre dans les nouvelles filières d’approvisionnement pour les consommateurs et du côté des décideurs politiques, garder en tête qu’en termes de gestion des risques, il ne faut pas compter systématiquement sur la régulation par le marché pour tous les secteurs d’activités mais qu’il faut remettre de la régulation par l’Etat.

Quels sont les points forts et les points faibles des systèmes alimentaires actuels ?

Le peu de rupture de stock dans les pays développés a donné l’impression que tout est facile. Le système fonctionne en termes d’approvisionnement. Pour l’instant en tout cas. Les faiblesses sont les risques systémiques graves : pénurie de terres, des terres de moins en moins fertiles, la pression sur l’eau douce, la concentration dans la transformation et la distribution qui amène une exploitation des gens, de la mauvaise qualité des produits et une interdépendance qui fait qu’on ne maîtrise plus rien. On dépend tous d’un système mondial qui est géré par quelques multinationales qui ne rendent de comptes à personnes. Cela me semble fou qu’on ait osé aller jusque-là. Derrière l’alimentation, c’est la vie qu’elles contrôlent : les semences, les aliments mais aussi, la santé et le travail.

Quels changements importants permettraient de garantir, dans les années à venir, la sécurité alimentaire mondiale ?

Il faut relocaliser la transformation et la production. A minima. Parce que la théorie des « avantages comparatifs » qui prône la spécialisation des différentes régions du monde dans ce qui est le plus intéressant pour elles ne tient pas la route. Elle ne prend pas en compte la notion de risque.

Laisser sa survie dans les mains des forces du marché n’est pas concevable. Il faut donc relocaliser à une échelle qui permet de gérer les enjeux collectifs. J’aimerais que les acteurs de mon système alimentaire soient conscients des enjeux locaux et puissent rendre compte à des travailleurs locaux, à des décideurs locaux. Il y a une question de contrôle.

Celui qui produit doit être contrôlé par quelqu’un qui défend l’intérêt général, l’emploi et la santé. Ces différents éléments doivent être sur les mêmes périmètres.

Une option serait-elle de modifier la gouvernance des systèmes alimentaires ? À quel niveau ?

Les balises que l’on va mettre au marché doivent se situer à plusieurs niveaux. Dans le domaine de l’énergie, la gouvernance polycentrique propose que quand les problèmes sont compliqués, un niveau de mécanisme ou de balise ne suffit pas. Il faut des balises interconnectées correspondant à différents niveaux : une question sur l’alimentation concerne la zone proche (ceinture agro-alimentaire de la ville) mais aussi la région, le fédéral, le niveau européen, mondial… Mais il ne faut pas attendre que le niveau mondial mette des balises nécessaires pour ma zone proche. Cela risque d’être déconnecté, inapproprié voire, car les intérêts en jeux sont tellement importants qu’on ne va pas s’en préoccuper tout de suite !

Ce qui se passe sur un territoire doit donc être en relation avec tous les niveaux pour qu’il y ait une cohérence, avec des courroies de transmissions vers les niveaux supérieurs avec des représentants à différentes échelles et des discussions entre responsables travaillant à des échelons semblables.

Il y a quelque chose de l’ordre de la « gestion du commun » dans notre système alimentaire : c’est de notre avenir, de notre territoire qu’il s’agit. Et pour gérer le commun, rien ne vaut l’expertise locale et plusieurs partie-prenantes afin de partager les enjeux des uns et des autres.

Comment évalueriez-vous les systèmes alimentaires pour l’année 2020 ?

Pour l’année 2020, la note que j’attribue est nettement insuffisante au niveau mondial. Pour le Nord, chez nous, je suis obligé de dire que ce que je ressens est bien. J’ai le choix, je peux acheter de la bonne qualité, je peux même aider des producteurs locaux… dans mon contexte local, ma famille, ça s’arrange. Mais dans une perspective mondiale, c’est nettement insuffisant.

très insuffisant
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