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| Interview |

Nicolas Bricas est chercheur, socio-économiste de l’alimentation au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). Il est le titulaire de la Chaire Unesco Alimentations du Monde.

Entretien avec Nicolas Bricas

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Que révèlent les événements de 2020, dominés par la pandémie du Covid-19, sur les futurs possibles des systèmes alimentaires ?

Malgré un très fort bouleversement de l’organisation des sociétés, avec en particulier le confinement et la fermeture des frontières, le système alimentaire a été relativement résilient face à la crise du Covid-19. Nous n’avons pas assisté à de pénurie majeure ni de flambée des prix, que ce soit sur les marchés domestiques ou internationaux. Il y a eu des difficultés, notamment logistiques lorsqu’il y a eu des entraves à la circulation, ainsi qu’au niveau des récoltes, pour les pays faisant habituellement appel à de la main-d’œuvre étrangère. Mais globalement et pour le moment, il n’y a pas de crise de l’offre alimentaire, ni pénurie ni flambée de prix. Mais je pense que la crise alimentaire va venir. Une partie de la population était déjà dans la précarité et cela s’aggrave, pour les intérimaires par exemple ou les gens qui n’ont pas pu compenser leurs pertes d’activité par des filets sociaux. Surtout, une part importante de la population bénéficiait des cantines d’entreprise ou scolaires, mais ces gens ne vont pas nécessairement faire appel aux services de l’aide alimentaire. On a là une précarisation alimentaire mais hors radar social. C’est en ce sens que l’on peut parler de crise alimentaire selon moi. Plus en amont, de nombreux spécialistes nous alertent depuis une dizaine d’années sur les risques d’émergence et de diffusion des pathologies virales. Cette crise est une alerte de plus, sans doute beaucoup plus sérieuse que les précédentes telles que le SRAS. Mais elle ne va pas changer radicalement la trajectoire de nos systèmes de production agricole, ce qui laisse craindre probablement d’autres crises. Cela révèle aussi le besoin absolu de davantage travailler sur la résilience des systèmes, sur leur capacité à atténuer les effets négatifs des crises. On a là une crise sanitaire, mais on le sait, on sera soumis de plus en plus à une crise climatique très grave, à laquelle s’ajouteront des crises sociales, migratoires, etc. Ce n’est pas parce que le système a été résilient jusqu’à aujourd’hui qu’il ne faut pas le remettre en cause. Il l’est déjà depuis des années pour les dégâts environnementaux, sociaux et sanitaires qu’il engendre, ainsi que pour ses problèmes de gouvernance.

Il y a une prise de conscience générale chez les acteurs politiques et économiques que la planète commence à souffrir sérieusement. Les gens comprennent aussi que l’épidémie n’est pas un hasard, mais est le résultat d’un mode de production et d’une forme de rapport à la Nature. On peut espérer que cette prise de conscience se traduise par une pression politique sur les décideurs pour faire changer de trajectoire le système. Mais on voit en même temps un certain nombre de forces économiques et politiques qui réclament moins d’environnement, au nom de la sauvegarde de l’économie et des entreprises. Il y a donc aujourd’hui une tension politique qui va s’accentuer entre les populations, en particulier les jeunes, qui réclament plus d’attention envers la planète, et les forces économiques, qui veulent elles durer… Ces dernières freinent pour avoir plus de temps pour changer de cap car elles ont bien compris que cela ne pourra pas continuer éternellement.

Quels sont les points forts et les points faibles des systèmes alimentaires actuels ?

La principale force du système alimentaire actuel est de produire une nourriture à très faible coût économique, en plus d’avoir été assez résilient dans cette crise. Mais ce faible coût est en même temps sa faiblesse. Ce système ne nous fait pas payer ses coûts environnementaux et sociaux. Il est responsable de 30% des émissions de gaz à effet de serre, de l’effondrement de la biodiversité, de nombreuses maladies (obésité, cardiovasculaires, cancers, etc.). On ne le paie pas directement dans l’aliment mais ailleurs, on l’a vu par exemple avec les nombreuses victimes obèses du Covid-19. Il représente au final un coût colossal pour la société. Il faut souligner que si le système a résisté durant cette crise, c’est parce que tous les travailleurs ont continué de jouer le jeu, et ce en étant très mal rémunérés et en prenant de nombreux risques pour leur santé.

Quels changements importants permettraient de garantir, dans les années à venir, la sécurité alimentaire mondiale ?

Il faut changer la gouvernance du système et rééquilibrer les rapports de force. Le système alimentaire est aujourd’hui piloté par quelques grands acteurs de l’industrie agro-alimentaire, de l’industrie des semences et des engrais, de la grande distribution, et demain de l’économie numérique. Ces différents acteurs freinent le changement de trajectoire revendiqué par des millions de citoyens, la société civile, les scientifiques, etc. Ils ne voient pas comment ils pourraient survivre dans un changement de direction radical, qui supposerait de se passer de produits chimiques, de cesser d’exploiter des ressources et de polluer, de vendre du gras et du sucre et des produits ultra transformés aux consommateurs. Ces acteurs ont fait leur richesse et leur puissance grâce à ce système alimentaire industriel. Ils veulent donc survivre et pour cela, cherchent à gagner du temps.

Une option serait-elle de modifier la gouvernance des systèmes alimentaires ? À quel niveau ?

Il faut décentraliser la gouvernance, afin de la rendre plus proche des citoyens. Il faut la remettre au niveau des quartiers, des villes, des villages, des régions, et pas seulement dans les grands accords internationaux, où trop de choses se décident sans tenir compte de la diversité des situations locales. De nouveau, il faut changer l’équilibre des rapports de force, afin d’atténuer le pouvoir des plus puissants et laisser davantage s’exprimer les pionniers qui ont inventé d’autres façons de produire, d’échanger et de se nourrir, aux côtés des scientifiques et de la société civile, et ce également au niveau national dans les ministères de l’agriculture ou au niveau européen dans la Politique agricole commune.

Comment évalueriez-vous les systèmes alimentaires pour l’année 2020 ?

Ma conclusion pour 2020 est que la situation est très insuffisante, pour les raisons que j’ai énoncées plus haut, et malgré le fait qu’ils ont plutôt tenu pendant la crise.

très insuffisant
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