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| Interview |

L’Éthiopien Million Belay est coordinateur de l’Afsa, l’Alliance pour la Souveraineté alimentaire en Afrique (Alliance for Food Sovereignty in Africa). Il est membre du panel Ipes-Food. Il a également participé à la création du Réseau pour la biodiversité en Afrique (ABN).

Entretien avec Million Belay

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Que révèlent les événements de 2020, dominés par la pandémie du Covid-19, sur les futurs possibles des systèmes alimentaires ?

En Afrique, la crise du COVID-19 révèle à quel point les populations sont vulnérables. De fait, la crise met en lumière la faiblesse des mécanismes de protection sociale, l’insuffisance des systèmes d’aide alimentaire d’urgence et la négligence politique à l’égard des marchés informels, pourtant très importants en Afrique. Les parties les plus marginalisées de la société (les populations indigènes, les habitants des bidonvilles, les travailleurs, les femmes) sont sans surprise les plus exposées. Et la crise du COVID-19 a rendu manifeste la charge additionnelle qui pèse sur les femmes, contraintes d’endosser la responsabilité du soin des malades, de l’assistance des invalides et de l’approvisionnement des familles, alors que simultanément, les violences domestiques commises à leur égard se multiplient pendant le confinement.

À l’échelle globale, la crise du COVID-19 aura démontré la vulnérabilité du commerce alimentaire international. Les échanges ont vite été perturbés sous l’effet des stratégies d’urgence mises en place par les différents États pour garantir la sécurité alimentaire de leur propre population. De même, les causes profondes de la crise sont elles-mêmes très parlantes, dans la mesure où la dégradation de l’environnement et l’expansion de l’élevage intensif sont pointés comme deux facteurs majeurs de l’augmentation des risques sanitaires.

Le contexte actuel constitue une opportunité pour changer énormément de choses. Tout d’abord, la crise du COVID-19 est une occasion pour prendre des mesures de protection à l’égard des plus vulnérables et pour replacer les marchés informels au centre de l’attention politique. Ensuite, les perturbations commerciales ont démontré qu’il est nécessaire de renforcer les systèmes alimentaires locaux et nationaux et de remettre l’idée de souveraineté alimentaire au cœur du débat. Plus que jamais, la construction de systèmes agroécologiques apparait comme la marche à suivre. Les producteurs dépendants d’intrants importés (semences, engrais, pesticides) se sont en effet révélés profondément vulnérables. L’agroécologie, en revanche, offre aux agriculteurs une plus grande résilience face aux crises.

Les circonstances d’aujourd’hui démontrent aussi l’importance de la société civile, qui joue un rôle fondamental face à l’impact de la crise. Les gouvernements doivent donc entendre ce signal et renforcer l’assise économique de cette société civile. Enfin, plus globalement, le contexte actuel constitue une occasion pour reforger la gouvernance du système alimentaire mondial.

Une série de signes me permettent de rester optimiste :

  • Plusieurs nouveaux programmes politiques, comme la stratégie « Farm to Fork » en Europe, le Green New Deal européen ou celui qui est proposé aux États-Unis, vont globalement dans la bonne direction – même si des ajustements sont souhaitables.
  • Les pays ouest-africains soutiennent de plus en plus l’agroécologie et les recherches consacrées à ce mode de production se multiplient. Les exploitations agroécologiques se développent et démontrent que le système fonctionne. Cela me donne de l’espoir.
  • Les mouvements sociaux prennent de l’ampleur autour de la question climatique, dans le sillage de ce qu’on peut appeler « l’effet Greta ». Ces mouvements offrent une opportunité pour mettre en avant les enjeux alimentaires dans le débat, car le lien entre le dysfonctionnement des systèmes alimentaires et le réchauffement climatique est de plus en plus évident.
  • L’approche systémique triomphe progressivement dans la réflexion sur les enjeux alimentaires. Avant, les gens parlaient d’agriculture, de chaînes de valeur, de consommation. Maintenant, ils comprennent que tout est interdépendant et que le système alimentaire doit être appréhendé comme un tout.
  • De plus en plus de rapports très solides sont produits (par exemple : par le panel IPES-Food, par Le Haut Panel d’Experts du Comité pour la Sécurité alimentaire mondiale) et exposent clairement les faiblesses de nos systèmes alimentaires actuels.
  • De plus en plus de segments de la société se rallient à l’idée de transition alimentaire.
  • Le monde des affaires réalise, d’une certaine manière, qu’il fait face à un mur et que des pratiques plus durables doivent être mises en place.
  • La conscience des enjeux alimentaires s’accroît chez les consommateurs. De plus en plus, les gens réfléchissent à ce qu’il est bon de consommer ou non.

Quels sont les points forts et les points faibles des systèmes alimentaires actuels ?

Certains progrès techniques peuvent être vus comme une force des systèmes alimentaires actuels. Des dispositifs permettent aujourd’hui de produire plus de nourriture, de conserver les aliments pendant de longues périodes et de réduire drastiquement les risques de maladies d’origine alimentaire.

Mais en dépit de ces avancées techniques, les systèmes alimentaires restent profondément déficients sur différents aspects. Premièrement, leur fonctionnement produit un impact dévastateur sur la santé : l’obésité s’accroît, le nombre de personnes sous-alimentées augmente et les modes de production stimulent la diffusion de maladies contagieuses, comme le COVID-19. Deuxièmement, l’impact environnemental est énorme, car le système provoque des émissions de gaz à effet de serre, une dégradation des sols et des pollutions en tout genre. Troisièmement, les droits humains sont méprisés. La crise sanitaire l’a démontré pour les travailleurs agricoles et alimentaires. Enfin, quatrièmement, l’évolution des systèmes alimentaires produit une véritable érosion de la culture traditionnelle. Les gens s’accoutument à consommer du fast-food, tandis que les productions locales et les savoirs agricoles traditionnels sont de plus en plus dépréciés. Cette destruction culturelle est clairement encouragée par le discours politique dominant, qui est influencé par de puissants acteurs économiques. Les producteurs s’entendent répéter qu’ils sont incapables de produire suffisamment de nourriture sans l’aide de l’agrobusiness, sans utiliser des intrants chimiques ou des semences hybrides.

Quels changements importants permettraient de garantir, dans les années à venir, la sécurité alimentaire mondiale ? Une option serait-elle de modifier la gouvernance des systèmes alimentaires ? À quel niveau ?

Selon moi, la priorité est de corriger le modèle de gouvernance qui régit les systèmes alimentaires.

À l’échelle mondiale, une réorganisation est nécessaire. Les grands acteurs économiques multinationaux, le Forum économique mondial et les autres structures privées s’approprient progressivement l’espace politique international. Ces acteurs occuperont par exemple une place majeure au Sommet international sur les systèmes alimentaires qui sera organisé en 2021 par les Nations unies. Le Comité pour la Sécurité alimentaire mondiale (CSA) de la FAO est le seul organe au sein des Nations unies où les organisations de la société civile participent activement. Mais ce droit de participation est de plus en plus menacé. Or, il est impératif de renforcer ce type d’espace et de limiter simultanément l’emprise politique qu’exercent les multinationales.

À l’échelle du continent africain, nous essayons de construire une politique alimentaire africaine cohérente, d’ampleur régionale et couvrant l’ensemble des aspects des systèmes alimentaires. Actuellement, les différentes politiques (commerciales, environnementales, agricoles) ne sont pas coordonnées. Une politique cohérente doit être mise sur pied et, pour encourager les gouvernements dans cette voie, la base de la société doit se mobiliser. Avec l’accord de la FAO, de l’Union africaine et du Programme alimentaire mondial en Afrique, l’AFSA (Alliance for Food Sovereignty in Africa) coordonne une étude destinée à analyser l’ensemble des politiques alimentaires nationales menées en Afrique. Cette étude permettra, nous l’espérons, d’émettre des recommandations claires pour construire une politique cohérente à l’échelle du continent. L’approche qui est visée pour élaborer ces recommandations est une approche de type bottom-up : la base de la société est directement concertée. C’est une première dans toute l’histoire de l’élaboration des politiques africaines !

Enfin, une sérieuse attention doit aussi être accordée au niveau local. Par exemple, il est intéressant de voir que l’une des recommandations de l’Accord UE-Afrique sur l’agriculture concerne le renforcement des marchés territoriaux. Cette idée entretient des liens avec le principe de souveraineté alimentaire. Mais elle ne va pas aussi loin : l’approche des « marchés territoriaux » se soucie seulement de revitaliser l’économie rurale en stimulant le développement commercial des campagnes et des petites villes. L’approche de la souveraineté alimentaire, quant à elle, touche aux questions des droits fondamentaux, de l’accès aux ressources, de la dimension culturelle des systèmes alimentaires et de leur impact sur l’environnement. J’aime l’idée de territorialisation des marchés, mais je pense qu’il faut évaluer consciencieusement la mesure dans laquelle elle entre véritablement en phase avec les objectifs de la souveraineté alimentaire.

Comment évalueriez-vous les systèmes alimentaires pour l’année 2020 ?

J’évaluerais les systèmes alimentaires mondiaux actuels comme très insuffisants. Le fonctionnement de ces systèmes nuit à la santé des populations, détruit l’environnement, empiète sur les droits humains et érode les cultures traditionnelles locales. Ce constat est valable en Afrique, mais j’ai été choqué de constater la gravité de la situation en Europe en lisant le dernier rapport que le panel d’experts IPES-Food a consacré à l’impact des systèmes alimentaires européens sur l’environnement, la société et les droits humains. En Afrique comme en Europe, la situation est clairement alarmante. Pas dans la même mesure, certes. Mais les deux continents sont confrontés aux mêmes types d’enjeux globaux (si l’on fait exception, du moins, des problèmes de malnutrition qui s’y traduisent très différemment).

très insuffisant
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