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| Interview |

Jennifer Clapp est une économiste politique canadienne. Elle est professeur à l’Université de Waterloo (Ontario, Canada) et titulaire d’une chaire de recherche sur la sécurité alimentaire mondiale.

Entretien avec Jennifer Clapp

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Que révèlent les événements de 2020, dominés par la pandémie du Covid-19, sur les futurs possibles des systèmes alimentaires ?

La pandémie a levé le voile sur les fragilités du système alimentaire mondial. Les perturbations que les politiques de confinement ont provoquées dans les chaînes d’approvisionnement au niveau mondial le démontrent clairement : d’une part, un risque pèse sur les moyens de subsistance des centaines de millions de petits producteurs qui se sont spécialisés au cours de ces dernières décennies dans des productions destinées aux marchés d’exportation, mais qui voient aujourd’hui leurs commandes annulées et leurs denrées vouées au gaspillage. D’autre part, une menace pèse également sur les travailleurs sous-payés du secteur alimentaire (les migrants qui travaillent dans les champs, les travailleurs de l’industrie alimentaire, les employés de la distribution). Ils sont parmi les premiers à ressentir l’impact du virus car, en plus du risque sanitaire, ils encourent le risque de perdre leur emploi. Ce sont là deux conséquences dramatiques de la crise actuelle, qui prouvent à l’évidence qu’il est nécessaire de repenser l’organisation des systèmes alimentaires pour aller de l’avant.

La crise du Covid-19 incite les gens à envisager d’autres manières d’organiser nos systèmes alimentaires pour pallier les déficiences que la pandémie a permis de révéler. Une grande énergie se manifeste actuellement autour de l’idée qu’il est nécessaire de « mieux reconstruire » nos systèmes alimentaires et qu’il est nécessaire de les rendre plus résilients. Il s’agit de les rendre plus résilients non seulement vis-à-vis d’événements majeurs comme les pandémies, mais aussi face aux risques et aux incertitudes liés au pouvoir croissant des firmes agro-alimentaires et au fait que de nombreux pays dépendent excessivement des marchés mondiaux en termes d’importations alimentaires et d’exportations agricoles.

Quels sont les points forts et les points faibles des systèmes alimentaires actuels ?

Une force du système alimentaire mondial actuel est qu’il permet aux pays qui sont incapables de produire assez d’aliments pour leur consommation domestique d’en acquérir sur les marchés mondiaux. En cas de nécessité, le commerce alimentaire peut donc pallier ce type de déficit. Mais cette force peut aussi devenir une faiblesse lorsque les pays tendent à se reposer de manière excessive sur les marchés mondiaux, à se spécialiser dans des productions destinées à l’exportation et à développer une dépendance à l’égard des importations alimentaires – comme ils ont été encouragés à le faire au cours de ces dernières décennies. Car lorsque des perturbations commerciales surviennent, comme nous le voyons maintenant dans le contexte de la pandémie, les pays qui se sont spécialisés dans des cultures de produits spécifiques, périssables et non stockables se retrouvent perdants. Une autre faiblesse réside ensuite dans le fait que le système alimentaire mondial actuel s’appuie très largement, à tous ses échelons, sur une main d’œuvre faiblement rémunérée. Certes, le fait de sous-payer les travailleurs permet de produire une nourriture « bon marché ». Mais cette pratique a des conséquences que nous observons très clairement dans le contexte de la pandémie du Covid-19, où les travailleurs agricoles immigrés, les employés d’abattoirs et les salariés de la distribution figurent parmi les premières victimes.

Quels changements importants permettraient de garantir, dans les années à venir, la sécurité alimentaire mondiale ?

De nombreux changements sont nécessaires pour espérer pouvoir atteindre un état de sécurité alimentaire à l’échelle mondiale. Une grande partie de ces changements sont mis en avant dans un rapport récent du Haut Panel d’Experts du Comité de la Sécurité alimentaire mondiale des Nations unies dont je suis l’une des auteurs. Nous argumentons tout d’abord dans ce rapport qu’il est impératif d’élargir notre définition de la « sécurité alimentaire » et d’y inclure les dimensions d’agentivité (voir page 13) et de durabilité, en plus des piliers traditionnels que sont la disponibilité, l’accès, l’utilisation et la stabilité. Nous pointons ensuite une série d’évolutions politiques indispensables pour progresser vers un état de sécurité alimentaire et construire des systèmes alimentaires plus durables.

Premièrement, il est nécessaire de passer d’une approche politique focalisée sur la production à une approche qui vise une transformation radicale de tous les maillons de la chaîne alimentaire, de la production à la consommation. Cette transformation radicale – qui passe par exemple par une réduction du pouvoir de marché des firmes et de l’agrobusiness, par un renforcement de l’autonomie des populations, par la promotion du droit à l’alimentation, par l’encouragement de pratiques agricoles plus régénératives – est nécessaire si nous voulons construire des systèmes alimentaires plus résilients et plus efficaces dans tous les aspects qu’implique la notion de « sécurité alimentaire ».

Deuxièmement, il est nécessaire d’abandonner l’approche strictement sectorielle des systèmes alimentaires pour adopter une perspective plus large qui tiendrait compte de l’interconnexion entre les systèmes alimentaires et les autres systèmes, comme les écosystèmes, les systèmes économiques et les systèmes de santé. En effet, ces autres systèmes ont un impact direct sur les dynamiques du système alimentaire et vice-versa. Nous devons donc mieux coordonner les différents systèmes et les différents secteurs pour nous assurer que le système alimentaire fonctionne bien comme nous le souhaitons.

Troisièmement, il est impératif d’orienter les politiques par une approche qui tienne compte de toute la complexité des défis posés par la sécurité alimentaire. La sécurité alimentaire n’implique pas uniquement les enjeux « traditionnels » de la faim et de la sous-alimentation, mais aussi ceux des carences en micronutriments, du surpoids et de l’obésité. Toutes ces formes de malnutrition peuvent affecter les mêmes populations, au même moment. Une approche nuancée est donc requise pour les traiter de manière effective. Enfin, les politiques doivent être adaptées à chaque contexte spécifique et prendre en compte les dynamiques et les savoirs locaux : une approche trop générale serait vouée à l’échec.

Mais aucun de ces changements politiques n’est à lui seul suffisant : ils doivent tous être menés conjointement au sein d’un cadre politique cohérent pour pouvoir garantir la sécurité alimentaire de tous. Un bon exemple d’approche qui s’appuie sur ces différents changements est l’approche qui promeut l’application des principes de l’agroécologie dans les systèmes alimentaires.

En effet, cette approche appelle à des pratiques agricoles et alimentaires régénératives et durables, elle promeut le principe d’agentivité et les droits des acteurs les plus marginalisés et vulnérables, dont les petits agriculteurs, elle encourage à renforcer les marchés locaux pour permettre de réduire les chaînes d’approvisionnement et d’accroître la résilience des petits acteurs (producteurs, commerçants) en diversifiant leurs opportunités économiques, et enfin elle favorise la diversité dans le système alimentaire afin de promouvoir un régime nutritif et durable.

Une option serait-elle de modifier la gouvernance des systèmes alimentaires ? À quel niveau ?

Une gouvernance plus efficace est essentielle pour mener les changements politiques que j’ai énoncés ci-dessus. Elle implique : un solide engagement envers la coopération multilatérale en matière de sécurité alimentaire et de nutrition ; une plus grande coordination, à tous les niveaux de gouvernance, entre les différents secteurs qui influencent les systèmes alimentaires ; et un renforcement de la participation des différentes parties prenantes (surtout celles qui sont les plus vulnérables et les plus marginalisées) aux processus de gouvernance.

Comment évalueriez-vous les systèmes alimentaires pour l’année 2020 ?

Pour l’année 2020, je dirais que les systèmes alimentaires se sont révélés insuffisants face au défi d’assurer la sécurité alimentaire de tous. Même avant le début de la pandémie de Covid-19, plus de 820 millions de personnes souffraient de sous-alimentation chronique et un plus grand nombre encore souffrait d’autres formes de malnutrition. La Banque mondiale estime que jusqu’à 100 millions de personnes pourraient tomber dans l’extrême pauvreté à cause de la récession économique mondiale provoquée par la pandémie. Le Programme alimentaire mondial (PAM), de son côté, considère qu’environ 130 millions de personnes supplémentaires seront menacées de famine d’ici la fin de l’année. Il est donc urgent de transformer les systèmes alimentaires de manière globale et sous de nombreux aspects pour réduire l’insécurité alimentaire dans ces sombres circonstances.

très insuffisant
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