FR
ES
EN

| Interview |

Alberto Ercilio Broch vit au Brésil. Il est le président de la Confédération des organisations de producteurs familiaux du Mercosur (COPROFAM). Le Mercosur, Marché commun du Sud, est une communauté économique qui regroupe plusieurs pays de l’Amérique du Sud. COPROFAM est composée de neuf organisations paysannes nationales issues de sept pays du Mercosur.

Entretien avec Alberto Ercilio Broch

pic

Que révèlent les événements de 2020, dominés par la pandémie du Covid-19, sur les futurs possibles des systèmes alimentaires ?

Il faut espérer que les événements de 2020 permettront de valoriser davantage l’agriculture familiale-paysanne et, plus généralement, les systèmes productifs qui favorisent la souveraineté et la sécurité alimentaires. La crise du Covid pourrait par exemple contribuer à une évolution de la commercialisation des produits qui soit favorable à la petite agriculture, car elle a eu tendance (en raison du confinement) à raccourcir les circuits de distribution. On a vu notamment se développer, au Brésil mais aussi ailleurs dans le monde, nombre d’applications permettant aux petits producteurs de vendre directement leurs produits aux consommateurs, une tendance qui pourrait désormais s’accentuer et se prolonger après la crise. En tout cas ce sont des initiatives que la Coprofam cherche fortement à encourager avec le concours des pouvoirs publics. Autre évolution positive au Brésil : les achats publics de nourriture auprès des associations de petits producteurs. Ceux-ci ont été drastiquement réduits depuis que Bolsonaro est au pouvoir mais, grâce notamment à l’action d’organisations comme la Coprofam, les budgets alloués à ces achats publics au travers de certains programmes ont pu être revus à la hausse durant la pandémie, du moins dans certaines régions du pays. Restent encore des obstacles administratifs et des résistances de la part de certains responsables locaux qui préfèrent s’approvisionner auprès de grands groupes.

La crise pourrait également, selon les pays et les choix de politiques qui y sont faits, stimuler le développement de systèmes alimentaires mieux à même de lutter contre ce fléau. J’espère en tout cas que l’agriculture familiale au Brésil – malmenée à différents niveaux par le gouvernement Bolsonaro alors qu’elle fournit 70 % des produits alimentaires consommés dans le pays – connaîtra un nouvel élan, mais cela dépendra fortement de toutes les négociations et rapports de force entre la société et les différents niveaux de pouvoir.

Quels sont les points forts et les points faibles des systèmes alimentaires actuels ?

Les systèmes alimentaires actuels sont faibles. Avec les 850 millions de personnes qui souffrent de la faim dans le monde, il faut repenser le système global dévolu à l’agriculture et à l’alimentation. La production est en fait suffisante, mais elle est aux mains d’énormes entreprises qui ne font pas travailler assez de gens dans les pays émergents, ou qui livrent une concurrence déséquilibrée aux petits producteurs, lesquels se retrouvent du coup sans ressources suffisantes pour se nourrir correctement. Encore une fois, il faut vraiment encourager les circuits courts et soutenir (y compris financièrement) les exploitations locales familiales, plutôt que l’agriculture industrielle. Mais force est de constater que, ces dix dernières années, les choses ont peu avancé en ce sens.

Quels changements importants permettraient de garantir, dans les années à venir, la sécurité alimentaire mondiale ?

Il faut que des décisions politiques majeures, de portée mondiale soient prises. Des décisions à même de s’opposer à l’activité toujours plus importante de certaines multinationales, parfois plus puissantes que certains gouvernements. Ces décisions pourraient, par exemple, émaner de la FAO et du Comité de sécurité alimentaire mondiale des Nations unies, même s’il reviendrait forcément à chaque pays et gouvernement de les appliquer. En tout cas, laisser les seuls acteurs de l’agro-industrie (guidée uniquement par les seules forces du marché) s’occuper de cette question n’est pas la solution. La question des ressources naturelles est cruciale : aux mains de qui sont-elles ? Qui dispose de l’eau et de la terre ? C’est de là qu’il faut partir pour développer des politiques réellement efficaces de soutien à l’agriculture familiale, paysanne ou indigène

Une option serait-elle de modifier la gouvernance des systèmes alimentaires ? À quel niveau ?

La gouvernance est essentiellement aux mains des grandes multinationales. Elle devrait être plus équitablement répartie et émaner aussi des entreprises transformatrices et coopératives locales qui ont surtout pour vocation de faire vivre et de nourrir les populations. In fine, c’est aux États qu’il incombe de modifier cette répartition, au-delà de la pression que peuvent exercer les grands organismes internationaux qui traitent de la question alimentaire. Pour revenir au cas du Brésil, c’est malheureusement l’inverse qui se produit, avec une agro-industrie pour l’instant plus puissante que jamais.

Comment évalueriez-vous les systèmes alimentaires pour l’année 2020 ?

Le bilan en 2020 est insuffisant si on parle des systèmes alimentaires en général, au niveau mondial. Ils sont trop concentrés et ne permettent pas aux habitants des zones rurales d’assurer décemment leur subsistance d’une activité agricole. Par leur position ultra-dominante sur les marchés, les acteurs de l’agro-industrie imposent aussi à de nombreuses parties du monde ce qu’il est intéressant ou tout simplement viable, pour elles, de produire, ce qui mine la souveraineté alimentaire.

très insuffisant
icon Télécharger le baromètre 2020